Le Monde diplomatique
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> septembre 2006     > Pages 16 et 17

 

Liaisons dangereuses de Washington en Somalie

Par Gérard Prunier
Chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS, Paris) et directeur du Centre français d’études éthiopiennes (Addis-Abeba).




Au printemps 2006, la prise de Mogadiscio (Somalie), par les forces de l’Union des tribunaux islamiques (UTI) a brutalement ramené sur le devant de la scène un pays largement oublié par la « communauté internationale » depuis 1995. L’échec de l’opération « humanitaire » militarisée des Nations unies, entre 1992 et 1995, avait en effet refroidi les ardeurs de cette dernière.

Depuis octobre 2004, la Somalie possédait un gouvernement théorique internationalement reconnu : le Gouvernement fédéral de transition (GFT), basé d’abord à Nairobi (Kenya) puis à Baidoa, en Somalie. Il n’avait pas pu s’établir à Mogadiscio, la capitale restant aux mains des « seigneurs de la guerre ». Laborieusement mis en place après plusieurs années de tractations, le GFT était destiné à remplir le vide politique provoqué par la guerre civile consécutive à la chute du dictateur Siad Barré en 1991. Cependant, s’il est reconnu internationalement, le GFT n’a jamais eu aucune autorité dans son propre pays. Il est en outre déchiré par des querelles de personnes entre son président, le colonel Youssouf Abdullahi, son premier ministre Ali Mohamed Gedi et le président du Parlement Sharif Hassan Cheikh Adan.

Le gouvernement de transition ne dispose pas d’une armée fiable, mis à part la milice tribale majertine du Puntland (1). Jusqu’en juin 2006, les seigneurs de la guerre, chefs de bandes militaires claniques issues de l’effondrement de l’Etat en 1991, régnaient en maîtres sur le terrain, la nomination de plusieurs d’entre eux comme « ministres » n’y ayant rien changé. S’appuyant sur les mooryaan, jeunes voyous souvent drogués, ils avaient plongé la capitale Mogadiscio, et plusieurs régions du pays, dans une terreur anarchique. Leurs troupes, peu ou pas payées, se livraient au vol, à l’enlèvement, au viol et à de meurtrières attaques à main armée. Les seigneurs de la guerre n’en faisaient pas moins de fructueuses affaires, notamment dans le trafic du qat – une plante euphorisante –, la piraterie, la contrebande du bétail et la téléphonie portable.

C’est face à cette anarchie que des groupes se réclamant de l’islam politique créent, en 1996, les premiers tribunaux islamiques, fédérés depuis 2002 au sein de l’UTI, dirigée par Cheikh Sharif Cheikh Ahmed. L’analyse clanique, déterminante en Somalie, révèle que la plupart de ces tribunaux sont dominés par des membres de la famille clanique Hawiyé et du clan Haber Gidir. Cette réalité posera sans doute un jour des problèmes au mouvement islamique car, si les Hawiyés sont nombreux, ils n’en sont pas moins divisés (M. Gedi, le premier ministre du GFT, est lui-même hawiyé), et leur implantation est limitée à la Somalie centrale. Politiquement l’UTI était, jusqu’à il y a deux mois, un mélange hétéroclite où des musulmans modérés côtoyaient des radicaux sympathisants d’Al-Qaida et des hommes d’affaires surtout soucieux de faire respecter leurs contrats.

Une erreur monumentale de la politique américaine va lui ouvrir les portes du pouvoir. En effet, pour la Central Intelligence Agency (CIA), la Somalie représente un Afghanistan potentiel. Elle y a repéré plusieurs agents d’Al-Qaida, notamment le Comorien Fazoul Abdallah Mohamed – « cerveau » des attentats meurtriers contre les ambassades de Washington à Nairobi et à Dar es-Salaam (Tanzanie) en 1998 –, le Kényan d’origine yéménite Saleh Ali Saleh Nabhan et le Soudanais Abou Talha al-Soudani, organisateurs des attaques contre un hôtel de Malindi et contre un avion charter israélien sur la côte kényane en 2002. Début 2006, un officiel américain déclare alors « être prêt à travailler avec quiconque veut coopérer avec nous contre Al-Qaida ». Pour les seigneurs de la guerre, toujours à la recherche de financements et toujours désireux d’affaiblir tant l’autorité naissante du GFT que celle de l’UTI, c’était une aubaine. N’importe quoi pour empêcher un retour à l’ordre qui, islamiste ou laïque, les empêcherait de rançonner en rond.

En février 2006, ils mettent sur pied, avec des fonds secrets de la CIA, l’Alliance pour le rétablissement de la paix et contre le terrorisme (ARPCT). En théorie, l’ARPCT a pour but de poursuivre les terroristes d’Al-Qaida. En réalité, elle vise directement l’UTI (2). Les militants islamiques ne s’y trompent pas et, le 20 février, attaquent les premiers. Les combats marquent le début d’un processus meurtrier qui ensanglante Mogadiscio pendant trois mois et demi, jusqu’à la chute finale des « seigneurs » de l’ARPCT, le 16 juin 2006.

Des voix s’étaient pourtant élevées, côté américain, contre la stratégie de Washington : M. David Shinn, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Ethiopie et bon spécialiste de la région, avait ainsi réclamé « une approche globale et pas une approche étroite, du seul point de vue de l’antiterrorisme » ; M. Michael Zorick, conseiller à l’ambassade américaine au Kenya, dénonça quant à lui en vain le versement, contre-productif à ses yeux, de fonds aux seigneurs de la guerre.

Le 13 juin 2006, tentant désespérément de réparer ses erreurs, Washington crée en catastrophe une structure ad hoc, le Groupe de contact sur la Somalie. Ce groupe comprend, outre les Etats-Unis, la Ligue arabe, l’Union africaine, les Nations unies, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD (3)), la Norvège, l’Union européenne et, à titre individuel, le Royaume-Uni, la Suède, l’Italie ainsi que, étrangement, la Tanzanie. Mais, arrivé trop tard sur la scène, mal informé, sans vrai pouvoir de décision, le « Contact Group » ressemblait plus à une excuse tardive qu’à un réel instrument pratique.

La situation paraît d’autant plus compliquée que le conflit somalien s’est internationalisé, en raison de l’implication de deux Etats voisins, eux-mêmes engagés dans une lutte sans issue : l’Ethiopie et l’Erythrée. Depuis leur guerre de 1998-2000, qui s’est terminée sur un armistice ambigu, Addis-Abeba et Asmara ne parviennent pas à normaliser leurs relations et s’affrontent par causes interposées. Ainsi, connaissant la sympathie éthiopienne pour M. Abdullahi, Asmara cherche à gêner l’action du GFT. Les Erythréens ont donc, au moins à cinq reprises, livré des armes à l’UTI, non pas par sympathie idéologique (le régime d’Asmara est résolument laïque), mais en application de l’adage « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». De son côté, Addis-Abeba soutient, depuis le début, son champion Abdullahi.

Evidemment, chacun nie toute implication dans le conflit, une implication d’autant plus illégale que la résolution 733 du Conseil de sécurité des Nations unies du 23 janvier 1992 impose un embargo sur toute livraison d’armes à la Somalie, ce « pays sans Etat ». L’internationalisation de la crise a dépassé le continent africain : l’Arabie saoudite a fourni en armes certains seigneurs de la guerre et l’UTI, le Yémen et l’Egypte alimentant le GFT.

Dans son effort pour survivre et s’imposer, le GFT a joué à fond la carte internationale. Craignant avant tout ses propres « ministres armés (4) », le président Abdullahi n’a cessé de réclamer une intervention armée de l’IGAD ou de l’Union africaine pour « rétablir la paix » et « protéger la légitimité ». Le principe en était acquis, mais personne n’avait l’argent ni la volonté politique de se jeter dans le guêpier somalien. Personne sauf l’Ethiopie, soucieuse tant de contrer les menées érythréennes que de juguler les velléités potentiellement subversives de l’UTI. Mais la moindre mention de troupes appartenant à l’Ethiopie, ennemi héréditaire des Somalis, suffisait à provoquer de violentes batailles politiques au sein du GFT. En outre, il était peu logique que l’Union africaine s’appuie sur Addis-Abeba pour constituer une force d’interposition, car l’Ethiopie est juge et partie. En effet, cette dernière craint qu’un gouvernement somalien autre que celui de son allié Abdullahi ne fasse revivre les ambitions irrédentistes de la Somalie sur la province éthiopienne de l’Ogaden, peuplée de quatre millions de Somalis, et qui avaient déjà entraîné une guerre entre les deux pays en 1977-1978.

Face à l’UTI, les seigneurs de la guerre, que la population déteste pour leurs exactions, se sont effondrés en quelques jours en juin 2006, provoquant dans les rues de la capitale un soulagement palpable, même si l’homme (et surtout la femme) de la rue s’interroge sur l’avenir que lui réservent ces libérateurs un peu particuliers que sont les militants de l’UTI. La « communauté internationale », soucieuse de protéger l’embryon de « normalisation légitime » que constitue le GFT, a alors demandé immédiatement des discussions bilatérales entre l’UTI et le GFT : une nouvelle occasion pour le GFT de se déchirer, le président Abdullahi cherchant à éviter tout accord avec ses ennemis (5) tandis que le président du Parlement Cheikh Adan insistait au contraire pour nouer le dialogue. L’accord finalement signé à Khartoum (Soudan), le 22 juin, a aussitôt été violé par les deux parties.

La presse internationale évoque à tort une « talibanisation rampante » de la Somalie. De telles craintes s’appuient sur des gestes symboliques du mouvement islamique tels que l’interdiction de regarder la coupe du monde de football ou des coupes de cheveux autoritairement effectuées sur des jeunes aux coiffures punk, afro ou rasta. L’UTI elle-même s’est transformée en Conseil suprême des tribunaux islamiques, et son chef modéré Cheikh Sharif Cheikh Ahmed a été remplacé par le vieux militant fondamentaliste Hassan Dahir Aweys. Le face-à-face entre les deux camps demeure tendu, et la probabilité d’un partage du pouvoir paraît très mince. Cependant, le mouvement islamiste, tout à l’enthousiasme de son succès, n’a pas encore eu à se mesurer au pire démon de la société somalienne : le clanisme, qui rongea le « socialisme » de Siad Barré, et qui constitue la plus grande différence avec l’Afghanistan des talibans.

En effet, les talibans étaient puissamment soutenus par un voisin (le Pakistan) et s’appuyaient sur la majorité ethnique pachtoune du pays. L’UTI n’a pas de vrais amis étrangers (le soutien de l’Erythrée est opportuniste), et les Hawiyés ne sont pas les Pachtounes de la Somalie : ils ne représentent guère plus de 20 % de la population et sont en outre divisés entre divers clans et sous-clans. Par ailleurs, contrairement aux talibans, l’UTI est traversée par de nombreux courants tant claniques qu’idéologiques, et rien n’indique à coup sûr que les extrémistes proches d’Al-Qaida en aient le plein contrôle. Il est donc probable qu’une approche nuancée et négociée aurait plus de chances d’éviter une aggravation de la crise que les projets d’intervention armée en discussion à l’IGAD ou ailleurs.

Gérard Prunier.

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(1) Le colonel Youssouf Abdullahi était, avant de devenir président du GFT, celui de l’Etat semi-indépendant du Puntland, situé dans le nord-est de la Somalie et peuplé par les clans de la famille Majertine.

(2) L’hostilité aux tribunaux islamiques n’empêchait pas les seigneurs de la guerre de chercher à saper en même temps l’autorité du GFT, qui se vit dans l’obligation d’expulser – trop tard – les ministres faisant partie de l’ARPCT qui le menaçaient militairement.

(3) L’Autorité intergouvernementale pour le développement, organisation régionale créée en 1992, regroupe l’Erythrée, l’Ethiopie, l’Ouganda, le Soudan, la Somalie, le Kenya et Djibouti.

(4) Terme pittoresque utilisé pour désigner les seigneurs de la guerre membres du gouvernement.

(5) Au début des années 1990, alors simple leader du Puntland, M. Abdullahi avait cassé le mouvement islamiste chez lui.



 


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